LA RÉAPPROPRIATION CULTURELLE
DES ESPACES URBAINS

BASE

AOÛT 2019

Lecture : 5 min

Cet article fait partie du thème : LA VILLE CREATIVE

Fiche 1 : La classe créative, conception innovante ou concept marketing ?

Fiche 2 : La réappropriation culturelle des espaces urbains

Fiche 3 : Economie créative et développement des territoires

Quels espaces marquent la régénération urbaine par la culture ?

Les nouveaux espaces de créativité au sein de la ville sont intimement liés au renouvellement et à l’éclectisme des pratiques artistiques. L’offre artistique marginale (off), proposant des alternatives sociales et politiques va être progressivement reconnue par la scène artistique in, c’est-à-dire la culture dite légitime.

On assiste à la massification d’une classe moyenne supérieure « consommatrice » de culture qui s’intéresse à une diversité bien plus large d’offres culturelles. Cette nouvelle génération ne fait plus de distinction de valeur entre une culture dite « légitime » et la culture populaire ou alternative, les frontières symboliques de la culture perdant peu à peu leur sens. De cette manière, les pratiques culturelles sont devenues hybrides.

Les lieux de culture dans la ville sont donc très divers : un jeune parisien peut tout autant assister à une pièce de la Comédie-Française, aller à une soirée techno dans un squat d’artistes et faire partie d’une troupe de cirque amateur. Ces espaces off de création artistique sont essentiels pour créer les conditions d’une ville créative, laissant s’exprimer des pratiques inédites et imprévues. E. Vivant conclut sa réflexion sur la ville créative en affirmant :
« Plutôt que de concevoir une ville créative, le défi de l’urbaniste est de créer les conditions de la sérendipité et de la créativité en laissant de l’espace à cet inconnu, en acceptant qu’apparaissent des pratiques non planifiées, voire non autorisées, en rendant possibles les rencontres imprévues et improbables. »
Dans ce sens, l’émergence de nouveaux espaces de création dans des lieux abandonnés illustre cette nouvelle représentation sociale de la ville. En effet, pour répondre à la dissolution du tissu urbain marqué par l’industrialisation, il est courant que les artistes réinvestissent des hangars désaffectés en « friches culturelles ».

Cette régénération urbaine, fruit de l’économie créative, s’opère avant tout programme de réhabilitation ou de requalification. La reconquête de ces espaces industriels propose ainsi une nouvelle conception du paysage culturel des villes. Elles peuvent impliquer un changement d’analyse de l’espace urbain.

Les friches peuvent être spontanées et donner lieu à un rapport de force entre les acteurs du lieu, le propriétaire et les pouvoirs publics, comme cela a été le cas à Berlin-Est suite à la chute du mur. Ces friches rebelles ont été forcées à disparaître car elles ont refusé de se conformer aux normes culturelles des pouvoirs publics.

Toutefois, certaines ont été progressivement tolérées et institutionnalisées pour se retrouver au cœur des politiques urbaines : après avoir rejeté leurs pratiques artistiques, elles cherchent à utiliser ces espaces afin d’en faire des leviers du développement urbain. Les exemples de la Custard Factory à Birmingham ou de la Belle de Mai à Marseille illustrent que le développement de ces friches peut servir de supports à la création de quartiers plus aptes à accueillir des productions culturelles.

De plus, l’usage des friches peut devenir une stratégie pour les acteurs publics de revalorisation symbolique et sociale de ces quartiers, afin de les rendre plus attractifs sur le marché foncier. En tant qu’espaces complémentaires aux équipements traditionnels et objets déterminants dans l’image innovante et créative des villes, les friches culturelles sont une catégorie à part entière de l’action culturelle locale.

La requalification paysagère et architecturale des régions post-industrielles en déclin tend de plus en plus à mobiliser les professionnels de l’aménagement et de l’urbanisme. C’est le cas de l’initiative IBA Basel, qui s’est donné entre 2010 et 2020 de développer et de redynamiser la région de la Ruhr à travers des projets innovants en France, en Allemagne et en Suisse. Le projet de friche culturelle réalisé dans le site DMC de Mulhouse est représentatif de la requalification de l’espace engagée par IBA.

Ces lieux sont en rupture avec la conception élitiste de la démocratisation culturelle et l’optique managériale que les politiques français ont longtemps déployé. Au contraire, nombre de friches réapprivoisées sont au départ les nids d’un projet politique et social alternatif s’articulant avec les pratiques artistiques.

La réappropriation de ces espaces alternatifs par les politiques urbaines afin de redynamiser un quartier peut alors se heurter au désir d’un mode de vie différent des acteurs du lieu. Il s’agit donc de mesurer le degré d’institutionnalisation de la friche et le maintien d’une atmosphère propice au renouvellement d’activités culturelles et artistiques qui échappent à la règlementation et au contrôle du politique.

Sources :

  • Who’s Your City – Richard Florida
  • Creative Placemaking, les usages informels à l’avantgarde du projet urbain – Club Ville Aménagement avec Andreas Krüger, facilitateur urbain à Berlin
  • Résiliente, collaborative et bricolée, repenser la ville créative à « l’âge du faire » – Charles Ambrosinoa, Vincent Guillonb et Magali Talandierc
  • Du cluster créatif a la ville créative, fondements économiques – Dominique Sagot-Duvauroux
  • Les Systèmes Urbains Cognitifs : des supports privilégiés de production et de diffusion d’innovations ? Études des cas de 22@Barcelona (Barcelone), GIANT/Presqu’île (Grenoble), Distrito tecnologico et Distrito de Diseno (Buenos Aires) – Raphael Besson
  • Apprendre à investir l’espace public par la culture – Le Monde Aude de Bourbon Parme
  • Quartiers artistiques, territoires (re)créatifs – Charles Ambrosino
  • Lauren Andres, Boris Grésillon« Les figures de la friche dans les villes culturelles et créatives. Regards croisés européens », L’Espace géographique 2011/1 (Tome 40), p. 15-30. DOI 10.3917/eg.401.0015
  • Lise Bourdeau-Lepage, « Repenser la ville », Géographie, économie, société 2011/1 (Vol. 13), p. 5-10.
  • « Comptes Rendus », Géographie, économie, société 2016/1 (Vol. 18), p. 167-185. DOI 10.3166/ges.18.167-185
  • Richard Florida, Cities and the creative class (2005), New York-London, Routledge
  • Brian Holmes, Vivre et travailler dans le parc. Les ambiguïtés de la « ville créative » , Mouvements 2005/3 (no 39-40), p. 94-102. DOI 10.3917/mouv.039.009
  • « Lectures », Revue d’Économie Régionale & Urbaine 2016/2 (Mars), p. 467-476. DOI 10.3917/reru.162.0467

Crédits photo