WISE CITY

BASE

JUIN 2019

Le concept de Smart City renvoi à une ville intelligente et numérique, où l’implication des habitants et l’intelligence collective semble s’éffacer au profit de l’exploitation des données. La ville du futur et des habitants reste floue et bancale si on ne les implique pas dans cette construction. Car si les habitants ont la faculté d’améliorer et de concevoir les villes de demain, il est important de rappeler que l’intelligence n’est pas forcément synonime de technologie. Sans associer les citoyens, dés le départ, à la conception des projets urbains, ces derniers s’avéreront être de grandes et coûteuses déceptions, aux conséquences fâcheuses.

Dans cette quête de la ville du futur il y a une alternative, moins connue, qui pointe le bout de son nez. C’est le concept de la Wise City, « wise » pour « sage » en anglais. Cette idée, déjà théorisée, est d’améliorer la ville à l’aide de solutions nécessitant moins de ressources et moins d’énergie que dans la Smart City, et de s’appuyer sur l’intelligence collaborative et les ressources déjà à notre disposition. Pourquoi ne pas commencer par faciliter, améliorer et mutualiser la richesse que nous avons sous la main ?

Principes de la Wise City

Créer des synergies

À quoi ressemble une Wise City ? À première vue, à une ville comme les autres. Mais face aux défis du quotidien, elle favorise l’intelligence collective plutôt que de faire systématiquement appel à la technologie. Il faut traduire “sage” (wise) par raisonnable, c’est à dire la capacité à atteindre un objectif en utilisant le moins de ressources possible, en créant des synergies, sans fragiliser son écosystème. Une Wise City serait donc un organisme vivant qui utiliserait la quantité minimale de ressource pour assurer son existence, quitte à être créatif.

Par exemple dans certaines zones industrielles en Corée du Sud, au Japon, en Europe, en Australie ou aux États-Unis, des parcs éco-industriels réussissent à réconcilier performance économique et respect de l’environnement. Comment font-elles ? Dans ces zones, un ensemble d’entreprises collaborent pour former des “symbioses industrielles” dans la gestion de l’énergie, de l’eau, des déchets et des échanges de services ou de produits. Les déchets de l’un sont les matières premières de l’autre, le transport des ressources limité et l’intérêt économique avéré : autant d’arguments pragmatiques qui ont convaincu 20 000 parcs à travers le monde.

Vue de la bio-raffinerie de Pomacle-Bazancourt, près de Reims (France). Elle transforme chaque année 3 millions de tonnes de biomasse végétale à des fins non-alimentaires ©Altus ARD

Autres exemples de parcs éco-industriels :

  • Le parc de Tianjin – Chine
  • Le parc de Kalundborg – Danemark
  • Le Port de Rotterdam – Pays-Bas
  • Le parc de Deux Synthe – Près de Dunkerque (France)

Le cas d’Albi

Albi, petite ville de 51 000 habitants dans le Tarn, s’est fixé le pari de parvenir à l’autosuffisance alimentaire à horizon 2020. Elle a décidé de favoriser les circuits courts et de réorganiser sa production agricole pour permettre à la ville de vivre avec les denrées produites dans un rayon de 60 km. Pour cela, la mairie rachète dès que possible les terrains proches du centre-ville qui sont ensuite loués à des maraichers à tarif raisonnable. En échange, les exploitants s’engagent à produire du bio et à vendre leur production localement, sur les marché ou via des AMAP.

Des bénévoles jardiniers participent à la transformation du paysage urbain : ils font apparaître jardins partagés, arbres fruitiers et keyholes dans les rues de la cité. Les espaces verts de la commune d’Albi sont également mis à disposition de tous ceux qui ont des graines à semer, pour qu’ils se les approprient. Les prochaines étapes ? Réhabiliter les jardins ouvriers et les potagers délaissés des personnes âgées, et mettre en relation les propriétaires débordés par leur jardin et les jardiniers volontaires. Ensuite, il faudra convaincre la grande distribution de s’approvisionner auprès des producteurs locaux.

Albi n’est pas la première ville à se lancer dans une démarche d’autosuffisance alimentaire : aux États Unis, la ville de Detroit a réhabilité de vastes zones abandonnées pour permettre une agriculture de subsistance des populations locales lorsqu’elle a été déclarée en faillite en 2013. Todmorden est la première ville d’Angleterre à avoir réussi à produire assez de légumes pour répondre aux besoins de ses habitants.

Plusieurs potagers urbains où les légumes sont à disposition des habitants (Crédits : Les Incroyables Comestibles)

Wise Data

Un des aspects de la Wise City réside dans l’appropriation des données par les habitants, grâce à la démarche d’Open Data. Par ce biais, les données doivent être pleinement accessibles, fournies sous des conditions permettant leur réutilisation et leur redistribution, et enfin, tout le monde doit être en mesure de les utiliser sans restrictions. La disponibilité des jeux de données concernant les citoyens et leur ville permet de mettre en valeur des habitudes plus ou moins vertueuses et de faire varier le comportement des habitants.

Cette approche pédagogique est difficilement réalisable dans le cas du Big Data : les jeux de données sont hétéroclites et la nature du Big Data le rend impossible à analyser par le cerveau humain. En associant des données locales et accessibles, une représentation visuelle compréhensible et des mécanismes de gamification, les citoyens ont désormais la possibilité de comparer leur consommation et leur impact sur la ville aux données de leurs pairs. Rien de tel pour impliquer les habitants dans la Wise City que de rendre transparent les dessous de leur ville.

Prenons l’exemple de Daniel Latorre, un développeur de logiciels de longue date, qui depuis le 11 septembre 2001, s’intéresse à la société civile. Alors qu’il travaillait au tracé des pistes cyclables pour New York, il s’est rendu compte que « le design urbain est l’interface de la ville ». Cela permet aux habitants de s’y retrouver, d’en tirer parti. Ensuite, il cette analyse lui a permis de comprendre que : « les villes conçues autour des voitures ont, aujourd’hui, un mauvais design. Nous avons besoin d’une nouvelle interface. » Il a alors lancé un projet de carte digitale sur laquelle les new yorkais étaient invités à indiquer où ils souhaitaient voir installés les stations pour vélibs locaux.

L’outil principal est donc la cartographie sociale (crowdsourced mapping) créée avec un logiciel open source. « Quelque soit le projet – création d’un parc, design ou amélioration d’une rue, entre autres – ça permet aux gens de mettre leurs idées sur une carte, » explique-t-il. « Ça agit comme logiciel social en connectant les gens qui prennent conscience de l’existence des autres à mesure qu’ils s’en servent. Ils ignorent tout de leurs voisins et les mécanismes de participations leur permettent de se trouver. »

Les gens redécouvrent leurs villes, les administrateurs prennent connaissance des détails des zones sous leur responsabilité. « Les cartes digitales permettent aux différents agents d’avoir littéralement un terrain de rencontre virtuel de la même manière qu’une place publique est un espace où les gens se trouvent. Autant de mécanismes, ajoute-t-il, qui sont absents « de la rhétorique des villes intelligentes ».

Depuis Octobre 2018, les collectivités territoriales françaises de plus de 3 500 habitants ont pour consigne d’ouvrir leurs données conformément à la loi pour une République numérique. Voir exemple infographie Ville de Toulouse dans les sources.

Vers une ville frugale

Les 5R

Une fois la Wise City définie, on ne peut s’empêcher de rapporter l’idée de frugalité. C’est à dire la qualité de vivre sans superflu et à préférer la patience à l’instantanéité. En offrant davantage de satisfaction à ses citoyens et en consommant moins de ressources, la ville frugale a pour objectifs de désengorger les centres villes, développer des modes de transport innovants ou encore de réinventer un nouvel art de vivre, davantage en adéquation avec les identités locales. Cette dernière, s’invente à travers des innovations que les citoyens peuvent s’approprier. Prenons l’exemple de Copenhague : plus de 50% de ses habitants se rendent à l’école ou au travail à vélo. Une réalité rendue possible grâce aux autorités qui ont fourni les aménagements requis pour rendre cette activité plus agréable.

Lorsque qu’un individu ou une ville se dirige vers un mode de vie frugal on parle “des 5R” pour désigner 5 moyens de séparer l’essentiel du superflu. REFUSER de participer à la surexploitation des ressources (San Francisco a banni la distribution de sacs plastiques et la vente de bouteilles en plastiques). RÉDUIRE les ressources consommées, en mutualisant leurs achats d’énergie (électricité, gaz), d’équipements (tramway, flotte automobile). RÉUTILISER les objets le plus longtemps possible, quitte à détourner leur usage au cours de leur vie via la transmission (Emmaüs, recycleries, ressourceries). RÉPARER, étape indispensable si l’on souhaite réutiliser, cela permet d’allonger la durée de vie des équipements mais également d’adapter le matériel aux différentes situations. RECYCLER les déchets des habitants pour produire de l’énergie locale, créer des emplois ou alors diminuer le volume de déchets à traiter (San Francisco et son projet Zéro Waste lancé en 2002).

Conclusion

Les objectifs de la Smart City sont louables et ont donné lieu à de très belles initiatives ; cependant, les projets de transformation des villes ne peuvent pas être imaginés par quelques cerveaux, puis être imposés aux habitants sans véritable concertation. Il est vendu comme un package qui résoudra tous les malheurs du monde alors que les villes n’ont pas toutes les même enjeux ou les même besoins, mais surtout qu’elles n’ont pas épuisé toutes les solutions humaines qui s’offrent à elles. Oui, les villes ont effectivement besoin d’intelligence, mais de l’intelligence la plus rentable, résiliente et durable possible.

Celle-ci se trouve probablement parmi ses habitants, la Wise City la bien compris et porte une attention particulière aux habitants, à la taille du projet et à son budget. Pour se développer de manière optimale elle se repose sur la collaboration, la frugalité ou le partage de ressources. Car, si la technologie va jouer un rôle croissant dans le design des villes, ces principes associés à un usage réfléchi de cette technologie peut être une solution optimale possible pour demain.

Pour résumer les bonnes pratiques de la Wise City, il est question tout d’abord du budget des projets où être fauché et créatif résonne comme une opportunité. Il est nécessaire d’anticiper la croissance des projets, de préférer les systèmes ouverts et évolutifs aux systèmes stables et fermés. L’échelle du projet se doit de rester à une taille humaine et de trouver des solutions à l’échelle locale en mettant à l’honneur la collaboration. On se doit d’être curieux, d’aller chercher le meilleur de ce qui existe ailleurs mais ne pas copier bêtement sur ses voisins. Il est important de faire confiance à la capacité de progression des humains plutôt que d’installer des outils technologiques pour compenser leurs faiblesses et défauts. Enfin, préférer le bien-être des habitants et la résilience de la vie à son aspect esthétique tout en conservant la variété des habitants (âge, sexe, activités) et encourager leur cohabitation. Il faut donc être inclusif, pragmatique et simple.