POUR UNE SÉRENDIPITÉ URBAINE

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AOÛT 2019

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Pour une sérendipité urbaine

Lors de l’inauguration de la bibliothèque communale de Milan en 1981, l’écrivain italien Umberto Eco disait : « Il n’y a rien de plus révélateur et passionnant que d’explorer des rayons où se trouvent par exemple tous les livres sur un sujet donné, (…) et de trouver à côté du livre qu’on était allé chercher un autre livre qu’on ne cherchait pas et qui se révèle être fondamental. » À l’image des « Serendipity shops » anglais, des boutiques où l’on trouve des idées inattendues de cadeaux.

Photo d’un « Serendipity Shop »

Transposé à l’échelle urbaine, la bibliothèque est une métaphore intéressante pour penser la ville comme un lieu de sérendipité. Explorer les recoins d’une ville, comme fureter les rayons d’une bibliothèque est un jeu de pistes. L’expérience urbaine doit offrir l’accès à un univers ouvert à la découverte et aux rencontres fortuites. En cherchant un lieu, on en trouve un autre encore plus intéressant, ou on rencontre quelqu’un. La maximisation de ces interactions est fondamentale dans notre conception de la ville.

La créativité ne se planifie ou ne se programme pas : au contraire, elle trouve son essence dans l’espace de néant que lui offre la ville. Par exemple, au cœur du centre bombardé du Berlin année zéro (post-1945) s’est développé une « culture du vide ». Des installations de toutes formes ont germé dans les dents creuses : marchés improvisés, aires de jeu, jardins collectifs se sont insérés dans le paysage urbain d’une capitale encore dévastée. A la suite de la réunification de Berlin, la reconversion urbaine du no man’s land autour du mur a offert un espace immense de possibilités urbanistiques.

Ces espaces indéterminés façonnent la créativité dans la ville d’une manière plus libre que ses tissus déjà bâtis. Le paysage urbain est ainsi devenu hybride : il propose un développement spontané du territoire que les créatifs peuvent s’approprier, de manière éphémère ou pérenne.

L’appropriation de lieux délaissés et parfois marginaux constitue souvent la première initiative de réinvention de la ville par les créatifs. En animant un lieu qui a tendance à se dégrader, ses acteurs contribuent à la préservation de son patrimoine et le reconvertissent en un terrain d’expérimentation. On peut observer cette hybridation de l’espace à travers le projet d’occupation temporaire de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris par Les Grands Voisins. En parallèle des travaux visant à transformer le site en écoquartier, cette expérience a permis d’investir les lieux à travers une possibilité d’usages multiples. Cet espace de transition est désormais un centre d’hébergement de personnes en difficulté et un grand espace d’activité d’associations, start-ups, artistes et artisans.

Nous pensons donc que la planification urbaine systématique des architectes et urbanistes n’est pas une réalité. Ce sont des acteurs divers, par leur inventivité et leurs improvisations, qui font la ville de tous les jours. Notre idée du projet urbain doit rendre possible la création d’un univers d’où émanent les expérimentations et la participation collective. La ville tentaculaire et standardisée représente l’antithèse même de la ville créative. L’aménagement autoritaire du territoire s’est épuisé : il doit désormais laisser place à des partenariats entre tous les acteurs urbains pour penser de nouvelles manières d’habiter, de travailler, de se déplacer, de se divertir.

Pour une ville modulable

De nombreuses villes ont tenté d’instrumentaliser la culture par la réalisation d’un projet architectural massif qui révèlerait la créativité et la modernité de la ville. Cette stratégie créative, portant pour référence Bilbao et son musée Guggenheim (l’unique succès en la matière) a montré ses limites. De plus, la fabrique d’une ville créative échoue si elle s’opère uniquement sous des motifs commerciaux ou promotionnels.
Au contraire, nous pensons que les espaces doivent devenir polyvalents et modulables en fonction des besoins et désirs des citadins. Dans le cadre d’une ville à la fois durable et créative, limiter la consommation de l’espace nous permet de concevoir des lieux destinés à faire coexister un grand nombre d’activités. Certaines initiatives du projet d’aménagement de l’île de Nantes piloté à partir de 2003 illustrent cette volonté. De grands volumes initialement réservés à l’accueil d’équipements productifs ont été laissés libres pour faire vivre de nouveaux projets créatifs temporaires ou durables. En offrant une certaine capacité d’initiative aux créateurs, ce vide programmatique a permis d’accueillir un grand nombre d’usages et d’activités.
L’urbanisme d’aujourd’hui doit tirer des leçons des mutations sociales, des pratiques émergentes et des changements de mentalité. L’individu devient de plus en plus mobile, mais aussi instable dans le choix de ses activités et espaces de vie. Il est également en proie à toute innovation qui pourrait modifier son quotidien. Ainsi, toute découverte, tout nouvelle interaction des citadins peut faire modifier l’animation créative d’un lieu. Il faut ainsi penser une offre urbaine plus souple qui puisse s’adapter à l’imprévisibilité de l’individu et favoriser la sérendipité urbaine. Nous devons penser des espaces qui puissent se moduler en fonction du jour, de la saison ou de l’année. La fabrique d’une ville créative ne peut pas se faire du bâti figé : au contraire, elle trouve son sens dans une ville « malléable » qui s’adapte aux évolutions de l’urbain.

Sources :

  • Berlin : les industries créatives et l’aménagement urbain, A. Kalandides, La ville des créateurs, dir. J.J. Terrin, 2012
  • Préface de Y. Friedman, La ville rebelle : démocratiser le projet urbain, dir. J. Revedin
  • Nantes, le grand mix, Olivier Caro, La ville des créateurs, dir. J.J. Terrin, 2012
  • De l’hypothèse de réversibilité à la ville malléable et augmentée. Vers un néo-situationnisme, Luc Gwiazdzinski, 2013

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