LES NOUVELLES SPONTANÉES-CITÉS

BASE

AVRIL 2022

La ville est un écosystème complexe et inachevé, suffisamment indéterminé pour pouvoir se réinventer en permanence. Le fait qu’on compte de plus en plus d’habitants dans les villes tient en partie à la violence chronique qui sévit en zone non urbaine. Nous sommes dans une phase de stagnation au niveau économique et au niveau architectural.  La nouvelle phase d’avant-garde possible est intimement liée à la question sociale et à la capacité d’un urbanisme nouveau à intégrer en temps réel les transformations sociales, les nouvelles pratiques émergentes et les changements de mentalités. Cela implique aussi la mise en place d’une organisation différenciée de l’architecture et d’une organisation matérielle non générique de l’espace urbain selon une mise en œuvre des conditions de partage du bien commun : paysages, ressources, énergies, espaces publics et collectifs… La nouvelle avant-garde des mouvements sociaux va totalement remodeler nos villes et nos bâtiments. Cela va être un véritable défi car personne dans le monde de l’architecture n’y est véritablement préparé. À cela s’ajoute le fait que les changements sociaux vont beaucoup plus vite que l’urbanisme qui œuvre tout le temps d’une génération. La ville doit être une source de solutions immédiates, être ouverte à toutes formes de spontanéités, de reprises en direct, d’autocorrections libres, d’appropriations accidentelles : une ville offerte à l’imprévu et à l’incongrue.

Quais de l’île de Nantes
 

Tout dans la ville devrait être mis à contribution. En plus de sa fonction primaire, chaque élément urbain devrait œuvrer en faveur de l’environnement et porter une attention aux incidences positives qu’il peut générer sur celui-ci. Cette production de valeur collatérale (matérielle ou immatérielle) est désormais un préalable à la durabilité urbaine et paysagère pour renforcer l’attractivité de la ville et par conséquent son intérêt collectif et son autonomie pour évoluer, produire, et survivre. Nous devons coupler le savoir biologique et le savoir architectural dans un même rapport d’échanges, d’adaptabilité, d’évolutivité et de production de valeurs (valeur économique, productive, énergétique, ou programmatique). Nous pensons la ville comme un être organique, vivant, cyclique. L’écologie est non seulement le respect de notre planète mais s’établit aussi dans la construction des rapports et des échanges entre les hommes et les milieux. L’écologie construit l’économie circulaire, une gérance participative, une collaboration équitable, des relations où tout le monde est gagnant.

En pleine période d’épidémie mondiale, l’intérêt de concevoir des villes plus en adéquation avec les enjeux écologiques de nos sociétés s’impose désormais comme une nécessité de santé publique.

Atelier pédagogique sur la ferme maraichère dans le cadre du projet de renouvellement urbain de La Sauvegarde à Lyon

L’épidémie et plus encore le confinement, le repli individuel imposé couplés aux balbutiements des autorités internationales ont joué un rôle de révélateur des problématiques d’échelles, de dépendance commerciale et de réseaux complexes de marchandisation engendrés par le système des villes hyper-centralisatrices, désormais déconnectées des réalités du terrain et détachées des enjeux de territoire. De ce fait, la ville de demain serait sans doute une ville moins ville. Une ville plus territoire. Une ville devrait d’abord être conçue comme une région de solidarités territoriales. Une ville vivante ne devrait pas être conçue comme une adjonction de réseaux, un système de flux, de transit et d’interdépendances, portée par la seule ambition d’une hyper-mobilité, avec la vitesse comme absolu. Ce ne sont pas les flux ni l’efficacité ou la fugacité des liaisons qui font l’intérêt d’une ville, mais au contraire, les confluences, les ralentissements, les rémanences, les détours géographiques, les lieux de fixations des récits, la géologie préalable, ses points d’ancrage, ses relations de voisinages… Le problème de l’urbanisme progressiste a été de toujours de prôner la mobilité plutôt que le paysage comme vecteur de transformations urbaines, de préférer les liens aux lieux, la croissance à l’intégration, la diffusion à la destination, la fuite à l’ancrage.

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D’une certaine manière, le confinement a justement montré les vertus de la décélération, les bienfaits du détachement des rythmes automatisés imposés par la vie moderne et l’importance des besoins d’ancrage historiques ou spatiaux. Un autre rapport au temps, au travail et à l’imaginaire paraît alors possible. Les besoins de nature, d’espaces collectifs immédiatement accessibles et d’entreprises collaboratives sont devenus des sujets cruciaux mêmes vitaux pour certains. La ville ré-enchantée est une ville, en tant que paysage forcément, qui revendiquerait aussi des horizons, des profondeurs de champs et des lieux de destinations selon ses valeurs d’emplacement. L’attractivité et le dynamisme d’une ville dépend de son renouvellement programmatique permanent tant écologique que culturel, mais tout en perpétuant ses propres logiques d’installation, en imposant son propre adn originel dans ses modes de transformations, selon un urbanisme radicant, reproductible et concordant avec sa mémoire.

Il est temps d’imaginer des villes qui ne se contenteraient pas de juxtaposer des blocs d’architecture, ou de superposer toujours du plein. Il faut penser les villes par le vide. La ville comme ouverture. Une ville où le plein sur le vide serait de moindre importance, où l’espace du commun en partage justifierait en soi la réunion, la cohabitation ou le rassemblement, en tant qu’espace public, espace de projection et de revendication, d’hospitalité et d’accueil. L’identité d’une ville dépend surtout de ses espaces publics, de ses vides, de l’expression publique interstitielle qui l’anime, de l’imaginaire collectif qui s’en dégage, de l’émergence des propositions citoyennes qui y germent.

Place Grandclément à Villeurbanne
 

Pour penser la ville, il faut sans doute porter d’abord une attention toute particulière aux « en cours », à ce qui précède pour laisser agir ce qui émerge puis combiner des logiques pour donner de l’épaisseur aux récits urbains donnant corps à la ville.

Désormais, avant de réfléchir à l’évolution des villes ou à l’extensibilité des métropoles comme source de progrès irrépressible (mais très discutable), il apparaît obligatoire de réinterroger le rapport de l’urbain avec son territoire natif, aux échelles proches, aux qualités de voisinages, aux satisfactions des besoins de proximités avec les ressources locales, aux circuits courts et solidaires, aux autonomies potentielles et aux modes de gouvernances décentralisées plus compatibles avec les initiatives émergentes, premières capables de ré-enchanter la rue…

Grace à la prise de conscience collective, à l’aune du déconfinement général, le besoin vital de nature, de renouer chacun avec son environnement et les écosystèmes dans lesquels il nous est nécessaire d’interagir, pose désormais concrètement la question d’opérer un retour à la terre. Le manque cruel de campagne et le besoin d’espaces extérieurs risquent même de susciter un changement de paradigmes. La ville est apparue pour certains comme un piège, où l’isolement et la congestion se sont révélés dans l’immobilisme.

Un air de déconfinement dans le Parc Blandan à Lyon

Les limites de la course à la métropolisation des villes justifiant l’hégémonie économique plutôt que la mesure écologique ont pu être appréhendées. L’échec des villes en termes d’hospitalité habitante a été flagrante. Elle n’a pas tenu ses promesses, ni en termes de protection ou de confort ni en termes de collaboration ou de solidarité. L’exode rural pourrait alors s’inverser. Peut-être que l’avenir des villes se trouve justement hors d’elle, en région, « à la campagne », dans la résilience même de ses villages alentours qu’elle a supplantés, déshérités, dans la découverte de nouvelle interdépendances locales, dans la relance économique des polarités satellites, des circuits oubliés, dans le renouvellement de ses accès aux paysages extérieurs, dans la revitalisation d’une agriculture de proximité autonome, indépendante, libre. Tout un rééquilibrage décentralisé autour d’elle assurant sa survie. Une ville constellaire comme territoire de l’entre-aide, où de nouvelles capillarités entremêlées dresseront une aura re-territorialisée.