TIERS-LIEUX

BASE

JUIN 2019

La démocratisation des nouvelles technologies entamée au début des années 2000 a contribué à l’apparition de nouvelles formes d’espaces publics regroupés sous le vocable de “tiers-lieux”. Cette  notion de “tiers-lieux” a été développée par le professeur émérite de sociologie urbaine Ray Oldenburg, dans un ouvrage paru en 1989 (The Great, Good Place). Il observe un certain nombre de cafés, de librairies et d’espaces intermédiaires où les individus sont ammenés à se rencontrer, être ensemble et échanger de manière informelle.

Cette notion de tiers lieu connaît aujourd’hui un regain d’intérêt par la biais de la « culture numérique » qui se diffuse dans l’ensemble de la société urbaine. Quels sont ces lieux hybrides, qui ne relèvent ni du domicile, ni du travail, et qui se situent entre l’espace public et l’espace privé ?

De nouveaux usages

Une pratique des espaces

Dans L’invention du Quotidien, le philosophe Michel de Certeau utilise le terme de « bricolage » pour se référer à nos modes de vie quotidiens : chacun adapte sa vie à la carte, en fonction de ses propres habitudes, ses propres temporalités. La planification urbaine ne peut être que plurielle car les espaces n’existent que parce qu’ils sont pratiqués : ils se montrent hybrides, variables, instables, en devenir. On y voit d’une façon claire la fin du contrôle et de la programmation absolue : la vie, nos pratiques quotidiennes sont plus fortes que des plans d’urbanisme.

Un tiers-lieu peut être alors défini par son usage et non par le lieu en lui-même. Le groupe Chronos, un cabinet d’études sociologiques et de conseil en innovation qui observe, interroge et analyse l’évolution et les enjeux des mobilités, voit par exemple ces tiers-lieux comme “des lieux d’activités, entre domicile et travail, construits spontanément par les usages”. Cet aspect de spontanéité invite à imaginer tout type de lieu comme un tiers-lieu potentiel, en fournissant de quoi s’installer confortablement et se connecter pour travailler. On peut alors penser aux bancs ou aux espaces de repos publics, qui, à l’aide d’un mobilier adapté peuvent répondre à ces nouveaux usages. Le designer Mark A. Reigelman propose par exemple une mutation des escaliers urbains en lieux de pause, par le biais d’une structure sommaire à utiliser comme chaise, table, accoudoir, etc.

Mobiliers urbain conçus par le designer Mark A. Reigelman

Un usage spontanné

La transformation de nos temporalités et de nos modes de vie nous offre une nouvelle manière d’habiter et d’animer l’espace[1]. Face à la porosité entre l’espace public et privé, le lieu de travail et le lieu de loisirs, il est nécessaire de repenser des espaces de vie adaptables et polyvalents. L’usage qu’on a des villes s’est complexifié, notre rapport y est plus élastique. Nos points d’ancrage sont instables, mouvants, multiples.

Ces tiers-lieux ne sont alors pas seulement des espaces de travail improvisés, ils répondent également à un autre objectif : la démobilité. En effet, ils atténuent les mouvements subis, en donnant la possibilité par exemple aux travailleurs d’éviter un déplacement entre deux rendez-vous. Ce type de « mobilier » prend alors tout son sens dans la perspective d’une ville de plus en plus nomade, où il est nécessaire d’improviser des lieux de pauses éphémères. L’escalier passe alors du statut de “non-lieu” à celui de ” tiers-lieu ” en étant un espace détourné de ses fonctions initiales au profit d’usages quotidiens délocalisés.

Faire confiance aux rencontres

Réinventer le « Vivre Ensemble »

Pour combattre la monofonctionnalité stérilisante de certains espaces, des « tiers-lieux » ou « tiers-espaces » régénèrent les espaces urbains où les interactions entre les individus sont maximisées, où se croisent et se frottent des usages divers. Fermes-ateliers d’artistes, friches associant start-ups, artistes mais accueillant aussi des jardins partagés… Ces exemples de tiers-espaces sont significatifs de ce processus d’hybridation des structures et de nos pratiques, qui se manifestent par la collaboration et le partage (cogardening, coworking, co-living…). A travers des dispositifs, des agencements malins qui spatialisent la sérendipité, misent sur l’improvisation et font confiance aux rencontres, une nouvelle forme de penser les lieux prend vie, loin des logiques de programmation traditionnelles.

Le parfait exemple de ces nouveaux espaces de « vivre ensemble » est celui des bibliothèques. Anciennement simples lieux de lecture silencieuse, elles sont dorénavent des espaces de rencontre pour la population. Elles sont aménagés en plusieurs zones, pensées comme des lieux chaleureux et confortables. Avec un auditorium, des salles de réunions et une riche programmation bâtie en collaboration avec les usagers, la bibliothèque de Limoges est devenu un des « espaces citoyens » de la ville. À Chabrillan, village de la vallée de la Drôme, le concept de « tiers-lieu » est également présent. La municipalité a racheté la licence IV du café qui fermait et la maire de l’époque a eu l’idée de coupler le café à une bibliothèque gérée par une association. Ainsi est né le « Café-bibliothèque ».

Bibliothèque de Limoges

Amorcer le “faire-ensemble”

La ville devra toujours faire face à de multiples changements, mais elle n’est pas la seule. Le monde du travail en est le premier témoin. Il est loin le temps où les générations précédentes étaient prêtes à tout pour leur sécurité : paie régulière, retraite, assurance maladie… Aujourd’hui le but est de trouver un autre sens au travail, quite à tout plaquer pour se lancer dans une activité qui aura plus de sens à nos yeux. Au niveau urbain, la première conséquence est l’éclosion de tiers-lieux tels que les espaces de co-working et les fablabs. Souvent positionnés autour de thématiques telles que l’environnement, la santé, le numérique ou le design, ils offrent les conditions de travail recquises aujourd’hui : accessibilité, liberté, convivialité, connexion Wi-fi haut débit…

Chaque individu d’un Tiers Lieux peut alors entrer dans un rapport classique d’échange où il profite de certaines réalisations ou de certaines compétences dans le cadre d’échanges simples avec les autres utilisateurs. L’individu consomme de manière basique le Tiers Lieux. Cependant il peut aussi travailler avec les autres personnes, explorer avec eux des pistes, en donnant de son temps et de sa pensée. L’individu utilise ici le Tiers Lieux de manière active, il peut envisager également de travailler à l’installation d’un autre service dans le Tiers Lieux. Cela passe nécessairement par la documentation de son projet dans le patrimoine informationnel commun.

Tiers-lieux et villes inclusives

Au service de la diversité

Dans ce contexte, la notion de tiers-espace permet de concevoir le paysage comme un bien commun, un espace démocratique ouvert et convivial. Dans la lignée des écrits de C. Luxembourg, on peut penser des tiers-espaces qui ne soient pas des zones de binarité : femmes ou hommes, jeunes ou vieux, nationaux ou étrangers… La ville n’est pas le lieu de neutralisation des différences, elle est au contraire le territoire de frottement et de coexistence entre ces catégories. Même si le concept n’est pas nouveau, le tiers-espace peut servir de modèle d’innovation urbaine pour des espaces plus sensibles à la diversité de nos rythmes urbains.

La mixité, l’animation d’un lieu peuvent créer les possibilités d’un vivre-mieux, où les sentiments de peur et de défiance s’atténueraient. Les espaces hybrides peuvent disrupter les dialectiques spatiales de discrimination et d’exclusion. Le « droit à la ville » invoqué par H. Lefebvre en 1968 est au cœur de cette revendication : il s’agit de défendre un égal accès aux ressources, aux espaces et aux interactions maximisées qu’offre la ville.

Les Grands Voisins : un tiers-lieu pour une ville plus inclusive

Dans l’attente de la reconversion de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul en un futur éco-quartier, les associations Aurore, Plateau Urbain et Yes We Camp assurent son animation et sa gestion temporaire. La démarche de ces associations est forte : renommé Les Grands Voisins, le projet se fait mêler jeunes entrepreneurs, citadins de tous âges, artistes, personnes marginalisées en hébergement d’urgence… La mixité de sa programmation permet d’en faire un lieu hybride qui ne peut pas être catégorisé : ni un centre d’hébergement, ni une pépinière de start-up, ni un bar branché, mais un espace hybride et adaptable aux besoins et envies de ses usagers.

De plus, la régénération du site s’est donc opérée avant tout programme de réhabilitation ou de requalification lancé par les pouvoirs publics. Cet exemple de tiers-lieu propose ainsi une nouvelle conception du paysage culturel dans l’arrondissement. Là où les collectivités se sont retrouvées impuissantes, des initiatives individuelles ou associatives permettent de mobiliser une mixité d’usages et une attractivité grandissante.

Vue d’ensemble du tiers-lieu “Les Grands voisins”

« Ce que nous faisons, c’est de la préfiguration des politiques publiques, et pas seulement de nouveaux quartiers. C’est une lutte contre les sentiments de défiance et d’impuissance. » Nicolas Détrie, directeur de Yes We Camp.

Cette occupation participe à la transformation de l’action publique urbaine en prouvant les possibilités qu’offre l’urbanisme transitoire. La conception de l’espace urbain doit donc sans cesse poser la question de sa polyvalence et de son adaptabilité face aux changements de la ville. Il s’agit donc d’anticiper les pratiques et les bouleversements urbains afin de concevoir une ville à l’écoute de ses habitants ou ses utilisateurs temporaires.

La fonction majeure d’hébergement de personnes en difficulté du lieu répond à une urgence actuelle de la ville d’accueillir des migrants, face à l’incapacité des pouvoirs municipaux de régler le déficit d’hébergement. Cela nous montre que la matérialité urbaine et l’occupation des espaces sont intrinsèquement dépendants des contextes sociaux, politiques ou culturels.

Conclusion

Cela débouche sur des nouveaux espaces de « vivre ensemble » ou de “faire-ensemble”. Cette mixité au sein d’un bien commun encourage les individus à faire preuve d’initiative individuelle ou en groupe, afin de répondre à un besoin ou dans un soucis d’adaptation. Ces tiers-lieux sont pour et par les habitants, ils n’excluent personne, ils sont partis intégrante d’une ville inclusive.

Un tiers-lieu est défini par son usage et non par le lieu en lui-même. Un aspect de spontanéité y est très présent, tout type de lieu peut être un tiers-lieu potentiel en étant un espace détourné de ses fonctions initiales au profit d’usages quotidiens délocalisés. C’est un espace urbain où les interactions entre les individus sont maximisées, où se croisent et se frottent des usages divers.

Sources :