LES ANIMAUX DANS LA VILLE

BASE

MAI 2019

Lecture 15min

Repoussés toujours plus loin par l’extension de l’espace urbain, certains animaux sauvages réinvestissent aujourd’hui les centre-villes. Un exode urbain qui n’est pas sans risques et impose de repenser la cohabitation entre les citadins et la faune sauvage.

Et si la ville du futur devenait vraiment une « jungle urbaine » ? Et si les citadins croisaient bientôt des renards et des loups en allant au travail ? Et s’ils pique-niquaient dans les parcs au milieu d’un troupeau de sangliers ? Un tel scénario peut paraître aussi absurde qu’improbable. Pourtant, il faut d’ores et déjà se préparer à partager la ville de demain avec les animaux sauvages. Ces derniers sont, en effet, de plus en plus nombreux à fuir forêts et campagnes pour fréquenter nos rues. Un sujet crucial à l’heure où les villes veulent sortir du tout béton et réintégrer la nature dans le milieu urbain.

Accroissement du nombre d’animaux en ville

L’empiétement de l’espace urbain

Les collectivités sont aujourd’hui conduites à s’interroger sur les modes de gestion et d’intégration de l’animal dans la cité. C’est une réalité : l’animal s’installe durablement dans la ville. L’aggrandissement des villes sur les campagnes autour pousse logiquement certains animaux sauvages à devenir citadins. En France, l’espace urbain s’étend au rythme moyen d’un département tous les sept ans. Et alors que les villes deviennent toujours plus vertes et accueillantes, les habitats naturels de certaines espèces sont fragmentés, rabotés, transformés, les poussant à aller voir si l’herbe est plus verte en ville.

En 1999 et 2010, selon l’INSEE l’espace urbain a augmenté de 19%, “*1368 communes sont passées de l’espace rural à l’espace urbain, le plus souvent par intégration à une agglomération […] Des constructions nouvelles aux frontières de ces communes ont entraîné leur rattachement à une unité urbaine déjà existante ou la cration d’une nouvelle entité urbaine […]. C’est l’absorption dans l’espace urbain d’anciennes rurales qui est la principale raison de sa croissance démographique*”.

Bienvenue à vous

Si la faune sauvage prend ses aises dans les beaux quartiers, c’est aussi parce que les citadins leur réservent un accueil amical, trop contents de cette rencontre inattendue avec la vie sauvage dans un cadre urbain très minéral. Dans leur enthousiasme, certains n’hésitent pas à nourrir les nouveaux arrivants. Une générosité qui peut contribuer au développement rapide de certaines espèces susceptibles de déséquilibrer l’écosystème local : « Certains spécialistes y voient une technique d’appropriation de la faune par les citoyens, mais c’est souvent dangereux » constatait ainsi Philippe Clergeau, écologue et professeur au Museum d’Histoire Naturelle de Paris, lors d’une conférence sur la place de la biodiversité dans la ville de demain.

Un rapport humain – animal ancré

Si les animaux sauvages se multiplient en milieu urbain, les animaux domestiques y sont bien présent depuis plusieurs années. À l’heure actuelle, 51 % des foyers possèdent un animal de compagnie. D’après l’INSEE, le nombre d’animaux de compagnie a augmenté de 40 % en 20 ans. Il faut ajouter que 50 % des chiens et 45 % des chats se trouvent dans des foyers comptant trois personnes ou plus. L’évolution est particulièrement sensible en zone urbaine (plus d’un tiers de ces animaux vit en ville). Cet engouement serait dû selon des études sociologiques à plusieurs faits : urbanisation explosive, dissociation de la famille, exclusion sociale, insécurité, isolement, effet de mode ou encore médiatisation.

Mais il est démontré que l’animal domestique est précieux à tout moment et à toute étape de la vie. Dés la petite enfance il participe à l’émancipation de l’enfant en lui enseignant des notions nécessaires à son développement (douleur, obéissance, indépendance…). Il fait émerger le sens des responsabilités chez l’adolescent et stimule constamment l’adulte (soins, mouvements…), ce qui influence favorablement sur sa vitalité. Il possède un rôle important au sein d’une famille et de son équilibre (bouc-émissaire, enfant de substitution, médiateur…). Il s’avère enfin être révêlateur d’un sentiment de vie chez les personnes âgées.

Au niveau urbain, l’exemple du chien est révélateur. Dans l’espace public le chien peut se révéler un excellent médiateur dans les relations avec le voisinage. Il a été mis en évidence que les possesseurs d’un chien ont une meilleure connaissance de leur quartier. L’investissement des possesseurs de chiens dans leur quartier par la promenade favorise aussi un réseau de relation plus large. Par conséquent, le sentiment d’insécurité (exprimé par un repli sur soi qui fait « ignorer » les vertus d’un quartier) est plus faible chez les possesseurs de chiens que chez les non-possesseurs.

Les nuisances et risques liés à la présence de l’animal

Les nuisances sonores et physiques

Aujourd’hui, malgré la diversité et le nombre d’animaux dans nos villes, les bienfaits qu’ils peuvent nous apporter, la collectivité ne « voit » souvent les animaux qu’au travers des nuisances engendrées. Les appels téléphoniques à la Police pour se plaindre des nuisances sonores provoquées par un chien sont en augmentation. Les mairies sont également souvent interpellées au sujet des aboiements intempestifs. Dans ce domaine, il n’y a guère d’autres solutions que de sensibiliser le possesseur à l’éducation de l’animal.

La question de la propreté

Les déjections canines se placent au premier rang des préoccupations des habitants et des touristes. Cette malpropreté à mis en évidence l’enjeu du ramassage individuel car les réponses proposées par les collectivités ne semblent pas à la hauteur des enjeux. Les déjections canines provoquent chaque année des chutes et sont responsables d’hospitalisation (fractures, luxations, transmissions d’affections animales à l’homme ou zoonoses…). Les chutes peuvent être dues également aux bousculades (chiens hyperactifs, laisses à enrouleur).

Les risques sanitaires

Une partie des animaux tels que les rats, pigeons, cafards, blattes sont considérés comme malvenus dans la ville pour des raisons d’hygiène et sont donc repoussés. Les risques sanitaires sont liés à la transmission possible d’agents infectieux et parasitaires, ainsi qu’à des intolérances ou des allergies aux sécrétas, excrétas et productions cutanées des animaux. Les zoonoses ont été définies par l’OMS en 1952 comme des « maladies ou infections qui se transmettent naturellement des animaux vertébrés à l’homme et vice-versa ». A l’époque, plus de 150 agents de zoonoses possibles avaient été recensés. Cette liste doit être réactualisée en particulier depuis l’arrivée des NAC dans nos villes. Néanmoins, si les maladies communes à l’homme et à l’animal sont nombreuses, les risques de transmission sont beaucoup plus potentiels que réels. Ceux-ci sont aisément et efficacement contrôlés par des précautions élémentaires d’hygiène, par une prophylaxie anti-parasitaire et anti-infectieuse régulièrement appliquée aux animaux et par des conditions d’alimentation animale rationnelles.

Quelle place pour l’animal en ville ?

Une relation en évolution

Au fil du temps, la place occupée par l’animal dans notre société a beaucoup évolué. La sédentarisation de l’homme s’est accompagnée de la domestication des animaux. Tout en se détournant progressivement de la chasse et de la cueillette, l’homme a cherché à maîtriser davantage les ressources naturelles. Des animaux ont été placés en captivité pour être utilisés comme réservoir alimentaire, outil de travail… Simultanément, d’autres espèces ont été accueillies par l’homme pour son agrément. Majoritairement au contact de populations rurales à l’origine, ces animaux restaient proches de leur milieu « naturel ». Mais le milieu urbain s’est considérablement développé. « D’une situation rurale, nous sommes passés à de grandes concentrations urbaines au sein desquelles nous avons entraîné nos animaux (…) l’animal de companie, par exemple, n’a plus aujourd’hui les mêmes raisons d’être à nos côtés » explique Jean-Luc Vuillemenot, secrétaire général de l’Association française d’information et de recherche sur l’animal de compagnie.

Le statut de l’animal

Cette prise de conscience se concrétise par la loi : le statut de l’animal est encore en devenir. Depuis la loi de 1976, l’animal est officiellement reconnu comme un « être sensible ». En 1999, une nouvelle catégorie juridique d’animaux apparaît dans le code rural : « l’animal de compagnie » est officiellement reconnu. En 2005, le ministère de la Justice se montre favorable à une réforme du statut de l’animal afin de distinguer l’animal d’un bien dans le code civil. Aujourd’hui, plusieurs associations comme L214 militent pour la reconnaissance pleine et entière des droits des animaux. Au delà du statut légal, nos rapports avec le genre animal restent ambigus. L’animal est de compagnie, d’élevage, sauvage, nuisible, source d’alimentation, en voie de disparition et à préserver… : l’animal n’a pas de statut unique, il possède de multiples figures.

Notre perception de l’animal

Les philosophes, en particulier, nous invitent à revoir notre perception de l’animal : « *Comprendre l’animalité urbaine doit s’appuyer sur une vision à la fois plus subtile et plus réaliste de l’animal dans la Cité. Il convient en conséquence d’élaborer une conception de l’animalité qui ne se base plus a priori sur le paradigme de la séparation de l’homme et de l’animal, mais sur celui de leur complémentarité, sur celui de la recherche de convergences entre les uns et les autres, et sur celui de la vie partagée.* » (cf. Dominique Lestel, éthologue). Il ne s’agit pas pour autant de considérer l’animal comme une personne, mais de tenter de le comprendre à l’interface d’une histoire naturelle, d’une histoire culturelle et d’une biographie. Pour cela, des scientifiques proposent de créer une nouvelle discipline à l’interface de l’éthologie et de l’ethnologie, nous montrant aussi que l’évolution que nous vivons n’est pas d’ordre conjoncturel, mais bien d’ordre structurel.

Une présence en ville à reconsidérer

Peut-être plus encore que l’aspect quantitatif, la création d’une nouvelle discipline scientifique et le nombre croissant de lois et de mesures relatives à l’animal montrent que l’évolution générale des esprits est incontestable. Mais la présence des animaux en ville, le chien en particulier, pose souvent problème et montre combien il est difficile de vivre ensemble. Respecter la présence des animaux en milieu urbain ne va pas toujours de soi. La ville reste un espace vu comme étant d’ordre humain. Comme le végétal il y a quelques années, l’animal perturbe « l’ordre urbain ». Néanmoins, la présence de l’animal en ville est un véritable phénomène de société et nous pousse à nous interroger sur notre rapport à l’animalité. Il s’agit de réfléchir aux relations étroites qui peuvent se nouer entre un humain et un animal et repenser à ce que « vivre ensemble » implique. Cette question touche à des problématiques de partage de l’espace public, de tolérance et ne manque pas d’engendrer des conflits. Néanmoins, la présence de l’animal en milieu urbain pose de trop nombreuses questions pour ne pas être entendues.

Cohabitation citadins et animaux

Les ruches citadines à Lille

La Ville et le Waao (centre d’urbanisme) ont, depuis octobre 2015, mis en place un projet architectural (financé de manière participative) qui consiste à créer de véritables habitats pour abeilles au cœur de la ville, dans le parc Matisse situé dans le quartier d’Euralille. Ces « ruches d’abeilles contemporaines » sont l’occasion pour les abeilles de cohabiter avec les citadins venus se ressourcer dans le parc avec en objectif d’attirer le regard des passants, d’attiser leur curiosité et de les sensibiliser à la sauvegarde de la biodiversité mais également de leur donner une vision nouvelle de l’architecture.

Les ruches sont elles-mêmes protégées par une enveloppe aux allures contemporaines qui laisse entrevoir l’animation des insectes. Si le projet fonctionne comme attendu (les premières ont été inaugurées en juillet 2018), d’autres ruches pourraient par la suite voir le jour dans différents parc de la ville et permettraient de rapprocher davantage les hommes d’une production artisanale, en plein milieu urbain. Le but de la démarche : recréer un écosystème dans la ville, tout en respectant les spécimens et les habitants.

Des animaux mouvants

Il est important aujourd’hui d’intégrer la notion de biodiversité dans l’ensemble des projets d’aménagements. On peut une nouvelle fois souligner que la faune présente en ville ne se limite pas aux animaux domestiques. Intégrer le vivant dans la ville implique également la gestion des animaux sauvages et de leurs déplacements. Nathalie Blanc en souligne la difficulté :

« *Il est probable que la façon dont l’urbanisme est pratiqué (technique du plan) ne permet pas de prendre en compte l’animal. On peut difficilement lui assigner une place puisqu’il est mobile (…) Le primat du végétal montre que la ville est vue comme un décor et non comme un univers de relations. L’aménagement urbain définit des espaces indépendamment des liens qui s’y nouent.* »

Nathalie Blanc

L’association Clinamen, créée en 2012 est une cellule de recherche et de développement qui expérimente constamment de nouveaux procédés d’agriculture urbaine. Les *Bergers Urbains* y sont tous membres co-fondateurs. Depuis 6 ans, ils élèvent et gèrent des moutons en Seine-Saint-Denis, un département qu’ils traversent régulièrement à pied avec leur troupeau pour se rendre d’un pâturage urbain à un jardin public.

“*Nous baladons nos bêtes de terrains en terrains, pour entretenir des espaces verts. Selon un processus circulaire, leurs déchets servent d’engrais au fourrage et aux légumes. En somme, c’est la transposition en ville d’un savoir ancestral qui a tendance à disparaître à la campagne*”. En pâturant, ils taillent les haies, et régulent les pelouses. A l’inverse des chèvres, qui mangent tout, les moutons ne consomment que les parties les plus vertes des haies et des prairies. Outre cet apport en terme de biodiversité, d’autres facteurs poussent à penser que l’animal à toute sa place en ville. L’humain va ralentir, adapter son rythme lorsqu’il croise un troupeau, il va réfléchir sur son quotidien. Il y a aussi la perte du lien avec l’alimentation depuis l’arrivée du réfrigirateur notamment, l’humain est devenu étranger à ce qu’il met dans son assiette. De plus, il est faux de croire que les animaux ne sont pas heureux en milieu urbain, ils ont une très grande capacité d’adaptation.

Partager l’espace

L’adaptation, c’est le pari lancé aux abords de Londres, où il est possible d’emprunter une voie cycliste partagée avec des canards. Les anglais accordent beaucoup d’importance aux animaux, on peut noter par exemple la multitude d’écureuils circulant aux quatre coins de Londres. Ils nous grimpent même dessus en tout impunité dans les parcs urbains de Hyde Park, ou à Saint James Park.

À l’extrémité de zones plus résidentielles, l’association The Canal & River Trust of United Kingdom a créé des voies temporaires pour les canards. Certains panneaux de signalisation ont donc été créé, afin de signaler aux usagers que les animaux sont aussi prioritaires sur la route. Ainsi, cycliste et passants doivent partager la route avec des canards, qui ont leur propre file. La principale motivation derrière cette innovation était de faire comprendre aux habitants que tous les êtres vivants ont droit à un peu d’espace dans les vies citadines.

Conclusion

Le questionnement autour de la place accordée à l’animal en milieu urbain est primordial au vu du contexte actuel. Seulement le rapport entre l’humain et l’animal doit être remis en question pour pouvoir prétendre de concevoir des espaces optimisés pour le genre animal. Ces recherches sont encore récentes et convergent vers des notions de complémentarités et de convergences entre l’humain et l’animal. Plusieurs initiatives ont vu le jour récemment ces dernières années, souvent mises en place par des structures associatives. Les Bergers urbains font partis des pionniers de cette démarche et rencontrent un certain succès vis à vis des citadins. Seulement l’espèce est animal est encore perçue de manière négative par les collectivités avec les complications qu’elle engendre.

Si les nombreux projets défavorisant la biodiversité, privilégiants les espaces naturels accordent petit à petit plus de place à l’animal au sein des espaces urbains, Vinciane Despret, phylosophe et éthologue, rappelle fréquemment dans ses écrits que la cohabitation homme-animal est un rêve d’humain : « l’être humain est un animal qui ressent la nécessité de vivre avec d’autres animaux. » De plus, comme le souligne Dominique Lestel dans son développement d’éthologie philosophique : « nous savons peu de choses sur ce que signifie pour un animal vivre avec un humain. »