POUR DES TERRAINS
DE JEUX PLUS PERMISSIFS

BASE

MARS 2019

Lecture : 10 min

De l’aire de jeux au terrain d’aventure

Pendant des siècles, les enfants disposaient de grands terrains de jeux offerts par la nature environnante. Pour les enfants de campagne, les prairies, forêts et berges étaient leurs lieux de récréation et d’aventure. Les enfants en ville disposaient eux des terrains vagues ou des parcs, encore laissés à l’usage libre.

Cependant, les espaces dédiés au divertissement des enfants ont évolué avec la modernité. L’urbanisation et l’industrialisation ont largement modifié les espaces de récréativité des enfants. Le jeu, activité ayant existé de tous temps, va être repensé à travers l’avènement des métropoles. Les premières aires de jeux sont apparues en Angleterre et aux États-Unis suite à l’exode rural durant la seconde moitié du XIXème siècle. Ces terrains de jeu avaient pour objectif de canaliser l’énergie des enfants de prolétaires, afin qu’ils ne traînent pas dans les rues des villes. Depuis, ces aires de jeu sont trop souvent pensées de manière à montrer aux enfants comment ils doivent jouer et se comporter, leur arrachant toute potentialité de permissivité.

En France, les aires de jeux dans nos parcs et squares sont standardisées, limitées par des horaires fixes et des règlements contraignants. Les équipements sont généralement peu propices à l’épanouissement des enfants : au contraire, ils les ennuient. L’enfant est souvent limité aux mouvements répétitifs que lui proposent ces espaces aseptisés : monter dans le toboggan, glisser, faire de la balançoire… Quand il atteint les limites techniques du jeu, il en sera rapidement lassé ou bien va tenter de les dépasser en détournant les règles, ce qui va rendre le jeu inadapté et dangereux.

De plus en plus sédentaire, l’enfant est plus fasciné par les jeux vidéo et les outils numériques. Comment ces environnements stériles offrant si peu de challenge pour l’enfant peuvent concurrencer des jeux vidéo débordant d’imagination ?

« Rares sont désormais les moments où l’enfant est autonome, sans le contrôle d’un adulte, libre de rêvasser, de bricoler, de ne rien faire ou de préparer une quelconque bêtise » Thierry Pacquot, La ville récréative, 2015

Dans ce contexte, les adventure playgrounds ont été sollicités pour briser ce « cercle de la surprotection » (Isabelle Paré). Ils sont conçus pour libérer les activités de l’enfant en l’exposant au risque et en lui apprenant à être responsable.

En 1931, le paysagiste danois Karl Theodor Sorensen est le premier à penser ces playgrounds qui permettraient aux enfants de laisser libre cours à leur inventivité et leur créativité. L’idée est ensuite reprise par la paysagiste Lady Allen of Hutwood qui utilise le concept de junk playground à Londres en aménageant des aires de jeu sur des déchets et décombres issus de la Seconde Guerre mondiale. Les écrits de la paysagiste et notamment son ouvrage Planning for Play popularisent l’idée de terrains de jeu à l’atmosphère « libre et tolérante ».

Laisser place à la permissivité et à l’imaginaire collectif des enfants est au cœur de la conception de ces terrains d’aventure. L’observation de plusieurs projets nous offrent des pistes de réflexion afin de concevoir l’aménagement d’espaces de divertissement plus stimulants pour les enfants et adolescents.

Focus sur quelques expériences de terrains de jeu permissifs

Green Thumbs and Sore Thumbs Pointe Saint-Charles, Montréal

Pendant l’été 1972, deux étudiants de l’école d’architecture de l’université McGill ont profité de terrains vacants dans Pointe-St-Charles, Montréal pour concevoir des terrains d’aventure et de culture pour enfants et adolescents.

La conception de ces espaces libres a nécessité des travaux de jardinage et de terrassement de la part des enfants. Cette expérience permet d’imaginer comment adapter des jeux de nature dans un environnement urbain. Sous la supervision d’adolescents, les enfants intègrent des valeurs et le savoir-faire du scoutisme dans des espaces urbains.

Cette expérience représente un modèle de projet associatif au sein d’un quartier mettant au cœur les activités des jeunes afin de redonner vie à des espaces inoccupés. Elle favorise à la fois des activités physiques et d’intelligence manuelle, qui stimulent la créativité de ses usagers. L’enfant est un acteur à part entière de l’espace qu’il occupe : en s’adaptant à son environnement.

De plus, en faisant adopter des chemins buissonniers aux enfants, on peut les écarter un peu de leur obstination pour le digital en leur donnant des outils qui stimulent leur créativité.

The Land, Wrexham, Pays de Galles

Le parc rebaptisé The Land est l’un des terrains d’aventures le plus connu et médiatisé dans la presse anglo-saxonne. A l’entrée, l’écriteau « The Land. A space full of possibilities » donne le ton. Conçu pour les enfants de cinq à seize ans, le parc regorge de planches de bois, palettes, pneus, cordes, barils et tuyaux de récupération.

Dans un environnement à la fois permissif et entièrement recyclé, les enfants jouent avec cet aménagement tout en ayant une part de liberté à explorer. En mettant à leur disposition des planches, des tournevis et des marteaux sous la supervision d’un animateur, les capacités manuelles et la créativité de l’enfant sont éveillées.

De plus, l’enfant peut participer à la conception de son propre terrain de jeux : il adapte le lieu en fonction de ses envies. L’usage de ces lieux proposés pour les enfants est conditionné par leur imagination et leur coopération pour le construire leur propre terrain de divertissement. La dimension participative est essentielle dans cette démarche : c’est à travers la communication et l’entraide que l’enfant développe ses capacités.

L’aménagement de terrains de jeu plus permissifs ne provoque pas une augmentation des accidents : l’enfant est capable de franchir progressivement les seuils de difficulté en mesurant le risque que présente l’activité. L’aménagement d’aires de récréativité plus permissives développent plutôt l’aspect ludique de la découverte et en donnant plus de responsabilité à ses utilisateurs.

Imagination playgrounds, États-Unis

Traditionnellement, les structures qui composent les aires de jeux ne changent jamais d’apparence, alors que ses usages sont pourtant transformés au gré de l’imagination des enfants. C’est à partir de ce constat que l’architecte David Rockwell a conçu les Imagination Playgrounds.

Ces terrains de jeu sont composés de blocs en mousse bleue que les enfants peuvent emboîter, empiler, démonter et reconfigurer afin de créer leur propre univers. Au lieu d’évoluer dans un espace figé et policé, l’enfant participe à la conception de son propre terrain de jeux et l’adapte en fonction de ses envies. Cet exemple est aussi intéressant pour sa dimension intergénérationnelle.

Jeu de construction à taille réelle, il est adaptable à différentes tranches d’âge. Les blocs de construction sont proposés en trois tailles : les petits et moyens pourront s’adapter aux jeux de construction des plus petits (moins de quatre ans) tandis que les blocs de grande taille seront eux plus propices à la co-construction entre des enfants plus âgés. Ce potentiel de créativité est d’autant plus stimulé par la communication et la coopération des jeunes joueurs.

Par conséquent, l’aire de jeux intergénérationnelle peut être conçue comme une source d’inventivité et d’imagination collective.

Comment adapter des terrains d’aventure à la française ?

Si nous préconisons la fin des aires de jeux obsédées par l’aspect sécuritaire, il est toutefois primordial de prendre en compte les règlementations françaises. Il s’agit donc de savoir comment adopter et adapter les formules des terrains d’aventure anglo-saxons aux municipalités françaises.

Maîtrise des normes sécuritaires

C’est en maîtrisant parfaitement la règlementation qu’on peut l’interpréter librement. Les normes régissant la conception des aires de jeu, en termes de résistance, non inflammabilité ou non conduction de la chaleur pour les matériaux des jeux doivent être assimilées très en amont du projet. Il est nécessaire d’engager des discussions avec le bureau de contrôle en charge de certifier le terrain d’aventure / jardin à construire le plus tôt possible dans la conception du plan. Sans non plus concevoir des espaces aseptisés sans aucune potentialité de risque, il s’agit d’assimiler les préconisations sécuritaires pour mieux les

Qu’il s’agisse d’une structure atypique comme la pente de Belleville ou bien une aire d’aventure originale inspirée de The Land, il est essentiel d’adapter les modèles et les situations en fonction du lieu.

Par exemple, en Allemagne, dans les quartiers résidentiels, de petits aménagements ouverts sur l’espace public se sont implantés. Inspirés des junk playground anglo-saxons, ils sont des zones en friche où sont laissés des objets recyclés. Constamment ouverts et sans haie ou portillon, les enfants sont libres d’y circuler. L’usage de ces lieux passe aussi par la surveillance collective et informelle d’un adulte à proximité.

Concertation et maîtrise d’usage

La place de la concertatcion à l’initiative du projet peut être un moteur dans la conception d’aires de jeu plus permissives. A ce titre, la piste d’escalade du parc de Belleville aménagée par BASE est régulièrement prise en exemple pour témoigner de son originalité dans le paysage des aires de jeux traditionnelles françaises. Pour ce projet, une concertation de la mairie de Paris avait conclu que parents et enfants souhaitaient une aire qui encourage plus la prise de risque afin de responsabiliser progressivement les jeunes joueurs. Franck Poirier, cofondateur de BASE et directeur de l’agence de Bordeaux, explique :

« C’est au moment de la concertation que les habitants du quartier ont émis l’idée directrice du projet, celle que nous mettons désormais en œuvre dans nos propositions ludiques : la prise de risque. Il fallait créer un lieu où les enfants apprennent à connaître et dépasser leurs limites.»

Les concertations d’avant-projet peuvent donc définir les pratiques et les usages souhaités par les enfants et leurs parents. Les enfants auront toujours de nouvelles manières d’interpréter les jeux et ses pratiques proposées par le maître d’œuvre. Cette opération consiste donc à donner une vraie place à l’enfant dans la conception des espaces qui lui sont dédiés.

A ce titre, la piste d’escalade du parc de Belleville aménagée par BASE est régulièrement prise en exemple pour témoigner de son originalité dans le paysage des aires de jeux traditionnelles françaises. Pour ce projet, une concertation de la mairie de Paris avait conclu que parents et enfants souhaitaient une aire qui encourage plus la prise de risque afin de responsabiliser progressivement les jeunes joueurs.

Sources :

  • De l’aire de jeux au terrain d’aventures, Dominique Gauzin-Muller, pp. 99-114
  • The Guardian, août 2008 – Risky play prepares kids for life de Adrian Voce, directeur de Play England
  • Le Devoir, mars 2018 – Des terrains de jeu pensés pour briser le cercle de la surprotection de Isabelle Paré
  • The Guardian, juillet 2012 – Sense of adventure : what happened to playgrounds that give children space ? de Justin McGuirk
  • Manuel illustré de bricolage urbain d’Etienne Delprat, YA+K et Nicolas Bascop – Adventure playgrounds / Green thumbs and sore thumbs