Wallers-Arenberg : Carbon

La mine se serait remise à créer les grandes inventions de l'industrie, pendant encore quelques années. Déjà, le train était né à la mine. Au XIX ième siècle, des machines à vapeur tiraient les wagonets par des câbles, et avaient remplacé les chevaux. Ensuite, on avait eu l'idée de placer la machine directement sur le wagonet. C'était la première locomotive. La voiture également aurait été inventés à la mine, encore et toujours. Et puis la voiture aurait disparu, et ça aurait été vraiment la fin. CARBON n'aurait été qu'une rémission, un dernier épisode avant destruction final des chevalements, des ateliers, et de la mémoire.

Tandis que les mines du XIXième siècle se copiaient les unes les autres dans une course poursuite technologique, entraînant et enterrant avec elle les milliers parmi les milliers, CARBON aurait rendu aux survivants de l'industrie minière les bénéfices de l'industrie automobile. On se serait rendu compte du mimétisme absolu, de l'adéquation parfaite, et CARBON aurait remis la mine en marche. Les milliers auraient repris les ateliers, poursuivi les recherches, et jouit des nouvelles sensations : confort, sécurité, économie, vitesse, nature, et individualité.

CARBON n'aurait pas résolu la lutte des classes, il l'aurait temporairement et localement neutralisée, en profitant de la régression technologique.

En passant du 20ième siècle au 21ième siécle, le site minier serait passé de la société de consommation à celle du loisir, avec pour valeurs principales l'expérience et le mouvement. La mine avait été l'un des pilliers de la société de consommation. Carbon aurait représenté le stade ultime du loisir : l'expérience du mouvement perpétuel.

Au vingt-et-unième siècle, la régression technologique aurait été bien entamée. Les limites de la civilisation auraient été atteinte. Les grands indicateurs historiques auraient annonçé le déclin depuis longtemps : l'illetrisme serait demeuré invincible. L'ascenseur social aurait fonctionné à l'envers. La capacité des stades de football aurait plafonné à 80 000 spectateurs, soit deux fois moins que le colisée romain. Les restriction d'eau auraient frappé toutes les sociétés. Pire que ça, l'industrie n'aurait plus été en mesure de pourvoir à la demande de cadeaux de Noël toujours différents. Le progrès aurait immanquablement stoppé.

CARBON n'aurait pas précipité la chute de l'empire mondial. CARBON aurait offert aux milliers une rémission. CARBON aurait été une fenêtre de XIXième fleurissant au vingt-et-unième décadent. La mine se serait entièrement consacrée à l'invention d'un futur désespéré. Et elle en aurait brièvement, pour un temps au moins, tiré tout le bénéfice.

Les milliers auraient inventé les objets dérisoires d'un futur à l'abandon. Voiturettes, habitacles transportables, fusées, pédalos et scooters. Autant de promesses d'utopies, car le déplacement serait devenu la plus grande des valeurs, sur une planète surpeuplée de 14 milliards d'âmes. Ils auraient œuvré au salut de leurs enfants, sans y parvenir vraiment. Ils auraient donné des compensations.

À défaut de vivre bien, vivons partout, se seraient-ils dit. CARBON aurait sorti de ses ateliers les projets les plus fous : le ballon à CO2,
toutes les déclinaisons de culbutos, péniche culbuto notamment, le vélo d'escalade, le dragster à eau de mer, le rotocycle et la moto à ressort. Avec le tuning et la customisation, CARBON aurait également donné un souffle d'individuation parmi les milliers, substituant pour un temps l'originalité à la culture de masse. Trop de milliers y auraient trouvé leur compte, mais le tertiaire n'aurait pas suivi, et les valeurs de CARBON se seraient heurtées aux intérêts de l'économie, en mettant en péril les grands groupes. Aussi CARBON aurait fini par disparaître à son tour.

Longtemps après la fin de la mine, et longtemps également après la fin de CARBON, Abdel serait retourné sur le site. À la frontière de la France et de la Belgique, mais cela aurait-il un sens désormais? Il aurait exploré comme un stalker l'ancienne mine, parcourant les anciennes pistes, les entrepots, les ateliers, les salles de classe abandonnées.

Il aurait imaginé la mine en activité. Il aurait imaginé CARBON, qui lui aurait succédé. Il aurait imaginé les milliers au travail, les milliers au repos, les milliers au vert, les milliers au champ de course, sur les pistes d'essai, en crash-test, aux examens, en vacances, en séminaires, les passionnés, les afficionados et les familles, les excentriques et les utopistes, les inventeurs et les frimeurs. Sur sa petite moto à l'eau de mer, il aurait revécu un peu de l'aventure de la mine.

Abdel aurait même roulé sur les anciens champs de bosse, sur les multitudes de pistes encore visibles au sol. Dans les ateliers, rien ou presque ne serait resté de la mine et de CARBON, à part les fosses, quelques outils inconnus, et des traces de joie, d'émotion et de frisson sur les murs crasseux des constructions en briques. Dans une des salles de classe, consacrée à la sécurité routière, un autre stalker, comme lui, avait écrit des formules sur le tableau noir.

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