Mabrouk

L'anonyme est familier - par Annabelle Haggman

"Mabrouk", pièce proposée par base paysagistes pour le Centre d'Art de la Ferme du Buisson, met en regard anonymat et représentation collective à l'instar d'une pratique collective du paysage. Base a distribué 1000 boîtes vides en pvc de 15/15 cm à 1000 personnes, en leur demandant d’y faire un jardin qui ait une certaine couleur. L'association des 1000 mini-jardins les uns à côté des autres dessine le portrait pixellisé du chien de” Trente millions d'amis”, Mabrouk. L'image a supporté deux traitements spécifiques : une pixellisation afin que chaque mini-jardin corresponde à une couleur et une anamorphose afin que du point de vue proposé, on donne véritablement à voir l'icône originale. L’assemblage final est posé à l'entrée du Centre d'Art, sur une estrade en bois inclinée constituée de panneaux vissés sur une structure en bastaings.

Gigantesque projet participatif fédérant 1000 habitants du territoire de la Ferme du Buisson, "Mabrouk" réconcilie anonymat et familiarité. L'œuvre anonyme et collective à la fois devient le territoire d'une image commune incarnant la réunion des participants, une image éminemment familière et belle comme un paysage : le héros de la série culte des trente millions d'amis que nous sommes ... "Mabrouk" réhabilite surtout la notion de travail, qui est borgne, intemporelle, modeste et fait de l'anonymat une version moderne du collectif, le dernier bastion d'une critique désuète de l'auteur, donc de la propriété.

Auteur compositeur, auteur dramatique, artiste, la notion d'auteur est consacrée par la Révolution dans ses fondements personnalistes à travers l'avènement d'un droit d'auteur à la française. Cette législation reconnaît la propriété sur l'œuvre littéraire et artistique et par l'artifice de la paternité, intronise en amont l'auteur qui l'a créé : postulat démiurgique s'il en est, l'auteur dispose de tous les droits dont celui d'utiliser un pseudonyme, voire d'être anonyme du moment qu'il est .... L'anonymat contemporain semble induire un renversement de perspective et préférer au personnalisme issu des Lumières le mysticisme de la création.
L'anonymat fait primer la tangibilité de l'œuvre, sa matérialité ou son effectivité sur le lien intellectuel du rattachement à l'esprit de celui qui l'a créée. L'œuvre anonyme est cristalline, transparente, sorte de génération spontanée qui s'impose à nos sens. L'anonymat est parfois une marque de fabrique identitaire, un logo (la culture pop a produit de nombreuses icônes masquées) mais en général, même dans ses dérives coquettes, l'absence de mention de l'auteur vient renforcer l'impression d'autonomie de l'œuvre et d'une certaine façon, invalider notre sens critique. L'objet artistique sans paternité affirmée serait un "clone" infaillible. Son potentiel critique voire subversif est intact, éventuellement redoublé, à l'instar d'une obscure menace terroriste ...

À l'exemple de deux disciplines qu'a priori tout sépare - les cultures numériques et le paysage - on observe que la force de l'anonymat réside paradoxalement dans son potentiel de familiarité ou encore que le familier est souvent anonyme ...
L'industrie du numérique fleurit et prospère sur les talents d'un bataillon de programmeurs anonymes. Un détour par la conception anglo-saxonne du droit d'auteur permet de comprendre ingratitude moderne : le copyright introduit la notion du work made for hire et gomme au final les prérogatives du créateur au profit de l'entité qui investit les moyens nécessaires à la production de l'œuvre. Le rattachement se fait à la société, anonyme en général. L'auteur, c'est elle. Pourtant, sous couvert d'anonymat, la S.A. est une société parcellisée, pixéllisée, en une multitude d'actionnaires réunis dans une communauté d'intérêt. Son œuvre est collective et d'une certaine façon c'est aussi la nôtre, pour autant qu'on a les moyens de se l'approprier. L'anonyme, on le voit, est ici le territoire du bien potentiellement commun ; il n'y a qu'un pas à faire pour y déceler le territoire du collectif, du partagé.

L'anonyme est surtout le territoire potentiel d'une somme de projections individuelles cumulées : un chien abandonné est potentiellement celui de chacun, tout ce qui n'a pas de nom est à nous, l'espace public est sans écriteau, untitteld. Et c'est naturellement que le paysage est le champ de l'anonyme. Certes le cliché, la représentation du paysage, sont en général le fruit d'une intention artistique personnalisable donc rattachée à un auteur. Mais le paysage en soi n'appartient à personne car il n'est imputable, si ce n'est au crédit de la collectivité spatio-temporelle qui l'a façonné : celle des générations et des habitants d'un territoire, collectivité innommée, anonyme et muette. Pavillons, barres HLM, forêts, tours de refroidissement de centrale nucléaire, haies bocagères séculaires, terrains de motocross, supermarchés, terrains de foot font ensemble paysage et à ce paysage contemporain se superpose une représentation sociale du territoire, fruit de notre inconscient collectif d'habitants. Le paysage devient notre territoire, il nous est familier puisqu'il raconte NOTRE monde.

Par un étonnant changement de perspective, l'anonymat et ses avatars comme le nombre, le collectif, l'intitulé, le pseudonyme et le masque viennent en fait revigorer la création quand le crédit de l'auteur est au plus bas... Car en déboulonnant l'auteur, l'anonymat réussit ce tour de force de distiller les instances du pouvoir dans un panorama à 360 degrés, comme un paysage ...